La non-violence dans la Ashtanga Yoga de Patanjali
La non-violence dans l’Ashtanga Yoga : stabilité, relâchement et transformation intérieure
Dans la voie du yoga, la non-violence — ahimsa — constitue le premier principe éthique. Elle appartient aux yama, les fondements qui orientent la relation au monde. Mais dans l’Ashtanga Yoga décrit dans les Yoga Sutras, la non-violence n’est pas seulement une règle morale : elle traverse toute la pratique, y compris la manière d’entrer dans les postures et de vivre l’effort.
Plusieurs sutras du deuxième chapitre éclairent cette dimension. Ils montrent que la pratique du yoga n’est pas une recherche de performance mais un apprentissage subtil de l’équilibre entre engagement et relâchement.
Ahimsa : ne pas créer de violence
Le mot sanskrit ahiṃsā (अहिंसा) signifie littéralement « absence de violence, absence de nuisance ». Il est composé de hiṃsā (violence, nuisance) précédé du préfixe privatif a.
Dans la pratique du yoga, la violence ne se manifeste pas seulement par des gestes brusques ou des blessures physiques. Elle peut apparaître sous des formes beaucoup plus discrètes :
vouloir aller plus vite que le corps ne le permet,
se comparer aux autres,
forcer une posture,
nourrir de l’impatience ou du jugement envers soi-même.
La non-violence invite au contraire à développer une attitude d’écoute. Elle ne supprime pas l’effort, mais elle transforme sa qualité.
Sthira Sukham Asanam : la posture juste
Le sutra II.46 définit la nature de la posture :
स्थिरसुखमासनम्
sthira-sukham āsanam
Une traduction simple serait :
la posture est stable et agréable.
sthira (स्थिर) signifie stable, solide, ferme
sukha (सुख) signifie agréable, aisé, spacieux
āsana (आसन) désigne la posture, mais aussi la manière de s’asseoir dans la présence
Ce sutra est souvent cité, mais sa profondeur est parfois oubliée. Il rappelle que la posture n’est pas seulement une forme extérieure. Elle est une expérience intérieure dans laquelle deux qualités doivent coexister.
La stabilité donne la structure.
L’aisance donne l’espace.
Si la posture devient une lutte, sukha disparaît.
Si elle devient trop passive, sthira disparaît.
La non-violence apparaît précisément dans cette recherche d’équilibre.
Prayatna Shaithilya : relâcher l’effort inutile
Le sutra suivant précise comment cette qualité apparaît.
प्रयत्नशैथिल्यानन्तसमापत्तिभ्याम्
prayatna-śaithilya-ananta-samāpattibhyām
On peut le comprendre ainsi :
la posture s’approfondit par le relâchement de l’effort et par l’ouverture à l’infini.
Quelques mots clés :
prayatna (प्रयत्न) : l’effort, l’intention active
śaithilya (शैथिल्य) : le relâchement, la détente
ananta (अनन्त) : l’infini, ce qui n’a pas de limite
samāpatti (समापत्ति) : l’absorption, l’union
Le yoga n’enseigne donc pas seulement à faire un effort, mais à reconnaître quand l’effort devient excessif.
À un certain moment de la posture, quelque chose doit se détendre.
Les muscles inutiles se relâchent.
Le souffle devient plus calme.
L’esprit cesse de lutter.
C’est souvent dans ce moment de relâchement que la posture devient réellement vivante.
Tato Dvandva Anabhighatah : au-delà des opposés
Le sutra suivant montre la conséquence de cet équilibre.
ततो द्वन्द्वानभिघातः
tato dvandva-anabhighātaḥ (Yoga Sutra II.48)
Traduction possible :
alors les opposés cessent de perturber.
dvandva (द्वन्द्व) désigne les paires d’opposés : chaud/froid, réussite/échec, plaisir/douleur
anabhighātaḥ signifie ne plus être frappé ou perturbé
Lorsque la posture devient stable et détendue, le pratiquant n’est plus constamment tiraillé entre tension et relâchement, effort et résistance. Une forme d’équilibre apparaît.
Cette stabilité intérieure est aussi une expression de la non-violence.
L’esprit cesse de lutter contre l’expérience.
Pratipaksha Bhavanam : transformer ce qui crée la violence
Un autre sutra du même chapitre éclaire la manière dont le yoga travaille avec les tendances négatives de l’esprit :
वितर्कबाधने प्रतिपक्षभावनम्
vitarka-bādhane pratipakṣa-bhāvanam (Yoga Sutra II.33)
Traduction possible :
lorsque l’esprit est troublé par des pensées négatives, cultiver leur opposé.
vitarka : pensées perturbatrices ou destructrices
bādhana : ce qui trouble ou agite
pratipakṣa : l’opposé
bhāvanam : cultiver, développer intérieurement
Dans la pratique du yoga, ce principe peut être très concret.
Si l’impatience apparaît → cultiver la patience.
Si la dureté apparaît → cultiver la douceur.
Si la compétition apparaît → revenir à l’écoute.
Ainsi la non-violence devient une pratique active de transformation intérieure.
Une pratique fondée sur l’écoute
Lorsque l’on met ces sutras en relation, une vision cohérente apparaît.
La posture doit être stable et agréable (sthira sukham asanam).
Elle se développe par le relâchement de l’effort inutile (prayatna shaithilya).
Alors les opposés cessent de troubler l’esprit (tato dvandva anabhighatah).
Et lorsque des tendances violentes apparaissent, on cultive leur opposé (pratipaksha bhavanam).
La non-violence n’est donc pas une idée abstraite.
Elle devient une manière de pratiquer, de respirer et de se rencontrer soi-même.
Au-delà de la posture
Avec le temps, cette attitude ne reste pas limitée au tapis de yoga.
Apprendre à trouver l’équilibre entre stabilité et douceur dans une posture peut aussi inspirer la manière de vivre :
être ferme sans être rigide,
être engagé sans être agressif,
agir sans tension inutile.
Ainsi, la non-violence n’est pas seulement une règle morale.
Elle devient une qualité de présence.
Et c’est peut-être là que le yoga révèle son sens le plus profond :
transformer la relation que nous entretenons avec nous-mêmes, afin que cette transformation se reflète naturellement dans notre relation au monde.